Gestion des matières résiduellesÉconomie circulaireLe paradoxe de l’économie circulaire

Le paradoxe de l’économie circulaire

Par Daniel Normandin

Le 24 janvier dernier, lors du Sommet économique de Davos, l’organisme néerlandais Circle Economy Foundation, en collaboration avec Deloitte, rendait publique la plus récente édition annuelle de son maintenant célèbre et attendu Circularity Gap Report, un rapport qui fait état de la circularité de l’économie mondiale. Le constat n’est pas réjouissant. Malgré une ascension fulgurante du concept d’économie circulaire à l’échelle internationale (Deloitte mentionne que les discussions et les débats sur l’économie circulaire ont quasiment triplé depuis cinq ans, et elle qualifie ce modèle de production-consommation de « mégatendance »), la circularité de l’économie mondiale aurait chuté, passant de 9,1 % à 7,2 %.

Les chiffres donnent froid dans le dos. Au cours des six dernières années, l’humanité aurait consommé plus de cinq milliards de tonnes de ressources, soit presque autant que durant tout le 20e siècle. Je vous épargne les détails sur les conséquences environnementales de cette titanesque consommation, à géométrie variable, selon les pays.

Sans surprise, les pays développés sont en tête de liste, mais il y en a des pires que d’autres. Par exemple, selon le Rapport sur l’indice de circularité de l’économie du Québec, qui date de 2021, le Québec consommerait 32 tonnes de ressources par habitant. En comparaison, l’Europe centrale et orientale en consommerait, selon des chiffres de 2019, 18,9 tonnes par habitant. De son côté, la consommation moyenne par habitant de pays à fort développement, comme la Chine et l’Inde, demeure encore bien en deçà de celle du Canada ou de l’Europe, mais elle progresse très rapidement, comme on peut s’en douter.

Ainsi que nous l’avons mentionné dans des chroniques précédentes, cet insatiable appétit des humains pour les ressources a un effet direct sur la capacité du système Terre à maintenir les conditions propices à ce que l’humanité continue de se développer et de prospérer. En 2009, les chercheurs du Centre de résilience de Stockholm, à l’Université de Stockholm (Suède), ont défini le concept de « limites planétaires ». Neuf limites ont été définies et celles-ci déterminent les « zones sécuritaires », sur le plan environnemental, à l’intérieur desquelles l’humanité peut prospérer de manière durable. En 2023, pour la première fois depuis la création du concept, les neuf limites ont été quantitativement évaluées, et cette évaluation a révélé que six d’entre elles avaient déjà été franchies.

C’est donc dire que la survie de l’humanité est à risque si notre modèle linéaire de production et de consommation se perpétue, comme c’est le cas depuis l’ère industrielle, mais particulièrement depuis les années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Circulariser l’économie n’est pas non plus la solution miracle qui résoudra tous les problèmes. Si l’économie continue de croître au rythme actuel, circulariser les flux ne fera que retarder le moment où les limites planétaires seront franchies de manière irréversible. Certains chercheurs stipulent même que pour demeurer à l’intérieur des limites du système Terre, la croissance moyenne de l’économie mondiale devrait être limitée à moins de 1 % !

Ainsi, la sobriété, en plus de la circularité, devra absolument dominer dans le discours public. Au Québec, le ministre Pierre Fitzgibbon a commencé à promouvoir le concept de sobriété sur le plan énergétique, mais le discours doit s’élargir à l’ensemble des ressources.

Le Circularity Gap Report 2024 évoqué en début de chronique propose diverses avenues pour inverser la tendance décroissante de la circularité. Il aborde différentes solutions en fonction du revenu des pays. Pour les pays à revenu élevé, le rapport préconise une « réorientation » afin de réduire radicalement la consommation matérielle tout en préservant le bien-être de la population. Les pays à revenu intermédiaire devraient continuer de croître jusqu’à stabiliser leur consommation matérielle, tandis que les pays à faible revenu devraient augmenter leur consommation matérielle afin de répondre aux besoins de leur population. Cela semble simple, en théorie, mais c’est une solution complexe à mettre en œuvre, en particulier pour les consommateurs des pays à revenu élevé, qui résisteront au changement de leur style de vie. L’approche volontaire a depuis longtemps montré ses limites. Il faudra donc du courage politique afin de mettre en œuvre les politiques publiques et les mesures écofiscales pouvant induire une production et une consommation beaucoup plus responsables.

Le prochain rapport sur la circularité de l’économie québécoise sera publié en 2025. Depuis les balbutiements de l’économie circulaire au Québec, en 2014, les initiatives se sont grandement multipliées sur le territoire. En novembre dernier, la troisième édition des Assises québécoises de l’économie circulaire, organisée par RECYC-QUÉBEC, a connu un franc succès avec plus de 600 participants. Espérons que, contrairement à ce que l’on observe ailleurs sur la planète, cet intérêt grandissant pour l’économie circulaire se répercutera favorablement sur la circularité de l’économie québécoise. 

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