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Transition réussie à Gatineau

Par Martine Letarte, Collaboration spéciale

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Le 30 mai 2024, la collecte des matières résiduelles de la Ville de Gatineau entrait dans une nouvelle ère : celle des camions à chargement latéral munis d’un bras robotisé. Campagne d’information, publicités, accroche-bacs : le défi de communication était de taille. Les citoyens et les citoyennes devaient désormais changer leur façon de placer leurs bacs sur le bord du chemin. Après seulement quelques mois d’adaptation, les réticences se sont dissipées. Aujourd’hui, tout roule pour les nouveaux véhicules.

« Dès septembre 2024, 92 % des bacs étaient placés de la bonne manière par les citoyens et les citoyennes de Gatineau », affirme Annie-France Major, responsable du plan de gestion des matières résiduelles à la Ville de Gatineau.

Or, c’était loin d’être acquis, ne serait-ce qu’un mois auparavant. Pour comprendre le chemin parcouru, il faut revenir au début de l’histoire.

Le besoin

À l’automne 2022, la Ville de Gatineau se préparait à lancer ses appels d’offres pour la collecte des matières résiduelles. Comme à son habitude, elle a rencontré des acteurs de l’industrie dans la région pour prendre le pouls et voir comment optimiser les opérations.

« C’est important afin de nous assurer d’avoir des soumissionnaires », explique Mme Major.

Le manque criant de main-d’œuvre est alors ressorti comme l’élément clé à considérer. « Il fallait donc aller vers une collecte robotisée, précise-t-elle. Les camions à chargement arrière ont besoin d’un chauffeur et d’un éboueur, tandis que ceux à chargement latéral avec bras robotisé ont besoin seulement d’un opérateur et permettent d’offrir, en prime, des conditions de travail plus intéressantes. Le recrutement est donc plus facile pour le fournisseur. »

C’est ainsi qu’en 2023, la Ville a préparé ses devis en exigeant l’utilisation de camions à chargement latéral avec bras robotisé. Finalement, l’entreprise Derichebourg a poursuivi son mandat pour la collecte du compost et des déchets, alors que l’entreprise NRJ a obtenu le contrat de la collecte des matières recyclables.

La préparation

L’un des éléments au cœur du succès d’une telle opération est la communication avec les citoyennes et les citoyens.

« Ce sont eux qui peuvent faire réussir ou déraper tout changement », affirme Grégory Pratte, vulgarisateur en environnement et expert en information, sensibilisation et éducation.

Selon lui, le mieux est d’ouvrir les canaux de communication dès que l’idée commence à se développer. « Il faut en parler avec les citoyens et les citoyennes pour qu’ils comprennent où on s’en va et pourquoi, explique-t-il. Ils doivent sentir qu’ils sont partie intégrante du projet. »

À Gatineau, la campagne d’information s’est amorcée un mois avant le changement. « On a distribué un dépliant à chaque porte, indique Mme Major. On a aussi acheté des publicités à la radio et sur le web, et on en a parlé sur les réseaux sociaux. On a également mené une campagne d’affichage sur les camions de collecte. »

Le départ

Lorsque le grand jour est venu, la Ville a déployé une équipe sur le terrain pour faciliter le déroulement des activités avec le personnel des collecteurs.

Pour la collecte réalisée au moyen des camions à chargement latéral avec bras robotisé, plusieurs nouvelles règles devaient être suivies : les roues des bacs de récupération orientées vers la résidence, un espace libre de 60 centimètres de chaque côté, aucun obstacle, comme une voiture, devant, le couvercle fermé, aucun objet laissé dessus, et le verrou anti-rongeur relevé.

« C’est certain qu’au début, les bacs étaient placés tout croches, raconte Patrick Dextraze, superviseur de la collecte, chez NRJ, à Gatineau. Il fallait descendre du camion pour placer le bac comme il faut et y accrocher un feuillet sur lequel on cochait les consignes qui n’avaient pas été respectées. »

Le contrat de la Ville avec le collecteur prévoyait que les bacs seraient vidés le premier mois, même s’ils n’avaient pas été placés correctement.

« Après, les gens se sont mis à appeler au 311 pour savoir pourquoi leur bac n’avait pas été vidé, se souvient Mme Major. Nous avons profité du moment pour relancer la campagne de communication en y ajoutant davantage de visuels. »

Puis, le vent a tourné. Les citoyens et les citoyennes ont commencé, en grande majorité, à bien placer leur bac.

L’intégration

Qu’est-ce que la responsable du plan de gestion des matières résiduelles à la Ville de Gatineau ferait différemment si elle avait à implanter un autre changement du genre prochainement ?

« J’éviterais de le faire pendant l’été, affirme Mme Major. Les gens sont en vacances ou au chalet, donc ils sont moins réceptifs. »

Elle prévoirait aussi plus de personnel au 311. « Pour éviter que les gens se découragent, il faut répondre à leurs appels rapidement. C’est également très utile pour les membres du personnel du 311 d’avoir accès aux photos prises sur le terrain par une caméra placée sur le camion. Ainsi, ils peuvent dire au citoyen, par exemple : “Je vois sur la photo que votre bac était trop collé sur le lampadaire, et c’est la raison pour laquelle il n’a pas été vidé.” Ça facilite grandement les échanges. »

Les coulisses de l’obtention du contrat

Lorsque la Ville de Gatineau a lancé son appel d’offres pour la collecte des matières recyclables, à l’automne 2023, NRJ a eu envie de se lancer dans la course. « Nous avons toujours eu un esprit de croissance, et un contrat de cette ampleur – 140 000 portes –, il n’en sort pas chaque semaine », affirme Steve Bastien, directeur général de l’entreprise.

Après avoir sondé l’intérêt de quelques employés clés, l’entreprise a décidé de sauter dans l’aventure.

« Il fallait déposer notre soumission le 20 décembre, jour de notre party de Noël », se souvient très clairement Sophie Brault, directrice des opérations de collecte, à NRJ.

La peur de s’être trompés

Après la période allouée au dépôt des soumissions, le nom des entreprises participantes et le montant proposé pour réaliser le travail ont été rendus publics. « Comme c’est toujours le plus bas soumissionnaire qui obtient le contrat, nous avons su tout de suite que nous l’avions, explique Mme Brault. Or, notre prix était environ 36 millions de dollars plus bas que celui de l’autre entreprise. Normalement, on parle de quelques centaines de milliers de dollars de différence, jamais de grands écarts comme ça. »

Son supérieur immédiat, le directeur général adjoint, Jean Delisle, et elle se posaient bien des questions. « Nous avions peur d’avoir mal compris quelque chose ou d’avoir oublié de calculer un élément dans le contrat, explique-t-elle. Nous étions stressés. Nous avons passé le party de Noël à manger nos petits sandwichs en refaisant tous nos calculs. »

« C’est sûr que, dans une situation comme ça, on se remet en question, affirme M. Bastien. Mais, le travail pour arriver à la soumission avait été super bien fait. Je leur ai dit que ça allait bien aller ! »

Aller de l’avant

C’est en février que le contrat a officiellement été alloué à NRJ et la collecte devait commencer à la fin mai. Il fallait donc aller de l’avant. L’un des enjeux centraux du projet était de trouver un lieu d’exploitation.

« J’avais quand même activé mes contacts avant de soumissionner, se souvient le directeur général. Je me demandais si j’allais acheter une bâtisse ou un terrain pour en construire une. Finalement, on m’a mis en lien avec une entreprise qui fermait et on a acheté la bâtisse, qui était déjà équipée de trois portes de garage. Il y a de l’espace aussi pour stationner les camions. »

En parallèle, NRJ devait recruter le personnel nécessaire. Une stratégie courante dans l’industrie est d’embaucher les employés de l’entreprise qui détenait le contrat auparavant. C’est ce qui a été fait en bonne partie, en plus des vidéos produites et d’une journée porte ouverte organisée pour compléter les embauches.

Il fallait aussi se procurer les camions. « À ce moment-là, les chaînes de montage étaient surchargées, et les délais étaient très longs pour obtenir près de 20 camions à chargement latéral avec bras robotisé, explique M. Bastien. Nous avons donc dû commencer par en louer. »

Les 17 chauffeurs qui allaient manœuvrer ce type de camions pour la première fois devaient être formés.

« Deux semaines avant le début du contrat, nous avons commencé à les former sur les camions avec des bacs que nous placions dans la cour », raconte Patrick Dextraze, superviseur de la collecte à Gatineau, chez NRJ.

« Ça prend au moins un mois pour un chauffeur avant d’être vraiment bon », remarque Mme Brault.

Lorsque le contrat a commencé, elle est allée travailler deux semaines avec les chauffeurs pour distribuer les accroche-bacs. « Comme patrons, il fallait être présents sur le terrain pendant les premiers mois pour rassurer et encourager les équipes. C’est ça, la clé. Maintenant, elles sont stables, le superviseur est à son affaire, la relation avec la Ville est bonne. Nous avions des craintes au début, mais finalement, ça se passe super bien. »

Sophie Brault : du monde du hockey à celui de la collecte sélective

« Sophie, elle a sa place ici, elle connaît la game. » Ce sont ces mots qui sortent spontanément de la bouche de Patrick Dextraze, superviseur de la collecte à Gatineau chez NRJ, lorsqu’on lui demande de parler de sa patronne, l’une des rares femmes dans l’univers très masculin de la collecte sélective.

Ancienne joueuse de hockey professionnelle avec l’équipe des Canadiennes de Montréal, Sophie Brault en a vu d’autres. En 2017, à son arrivée à NRJ, comme adjointe à la direction pour la division de la collecte sélective, elle ne connaissait rien au domaine. Elle n’a pourtant pas été intimidée. Rapidement, elle a gravi les échelons et, en 2020, elle est devenue directrice des opérations de collecte. Pour comprendre la réalité sur le terrain, elle n’a pas eu peur de se salir les mains.

« Ramasser les bacs de recyclage en pleine tempête de neige, sous la pluie ou pendant une canicule, c’est très difficile physiquement, explique-t-elle. Je le fais environ une fois par année et ça a changé ma perception. J’ai énormément de respect pour les personnes qui le font chaque jour. »

« Sophie, elle a du chien, affirme Steve Bastien. C’est exactement ce qu’il faut pour travailler dans le domaine de la collecte sélective. »

Il l’a rencontrée par l’entremise de Mélodie Daoust, triple médaillée olympique en hockey que NRJ a commanditée. « J’aime les athlètes en général, ajoute-t-il. Ce sont des personnes qui se lèvent de bonne heure, qui s’entraînent et qui travaillent fort. »

Développer sa vision

Titulaire d’un baccalauréat en administration des affaires avec spécialisation en gestion des opérations de HEC Montréal, Sophie Brault pourrait travailler dans de nombreux secteurs d’activité. Mais NRJ a su voir son potentiel et lui offrir la latitude et le soutien dont elle avait besoin pour l’exploiter pleinement.

« Lorsque je suis arrivée en poste comme directrice, j’avais une équipe de 25 personnes avec des collectes à Lachine et à Sherbrooke, explique-t-elle. J’avais beaucoup d’ambition et je voulais faire croître la division. Avec l’accompagnement de mes patrons, parce que j’étais encore toute jeune dans l’industrie, nous nous sommes installés aussi à Longueuil, à Laval, puis à Gatineau. Mon équipe compte maintenant 125 personnes. »

L’ex-hockeyeuse est responsable des activités sur tous ces sites, chacun disposant d’un superviseur et d’une équipe attitrée à la collecte. En plus des ressources humaines, elle doit gérer les budgets et l’ensemble du fonctionnement des sites. « Bref, il faut que ça roule sur chaque site », affirme-t-elle.

Elle n’a pas l’intention de s’arrêter là. Elle travaille actuellement à la diversification des activités. « En plus des matières recyclables, on s’ouvre maintenant à la collecte des déchets et des matières organiques, indique-t-elle. On s’équipe aussi pour collecter les conteneurs. »

Mme Brault n’a donc pas le temps de s’ennuyer. « Chaque jour, je vois de nouveaux défis et de nouvelles occasions d’affaires. Je vois le secteur évoluer et je veux gagner des parts de marché. Chez NRJ, il y a des valeurs très humaines, et je sens que j’ai gagné le respect de la direction et des équipes autour de moi. Je souhaite continuer à grandir dans l’entreprise. »

NRJ, une entreprise à l’esprit familial

L’histoire d’Environnement routier NRJ a commencé en 1964 par la création de Legault et Touchette inc., spécialisée dans les travaux d’aqueduc et d’égout. En 1991, NRJ voit le jour pour offrir des services en déneigement. Les deux entreprises sont alors exploitées en parallèle par une même direction, dans un esprit familial. En 2004, NRJ intègre Legault et Touchette.

S’ensuit une série d’acquisitions dans les domaines de l’excavation, de la construction et de l’électricité, qui orientent progressivement l’entreprise vers l’entretien et les services municipaux. Aujourd’hui, elle est active dans le déneigement, la gestion de la neige usée, l’entretien des chaussées, la collecte sélective et la réfection des trottoirs et des bordures.

NRJ réalise également des projets en génie civil, en infrastructures routières, en enfouissement de réseaux et en génie électrique, notamment pour l’installation de panneaux à messages variables, de systèmes de transport intelligent et de feux de piste dans le domaine aéroportuaire. 

Une grande entreprise où les personnes comptent

NRJ, qui compte maintenant plus de 600 employés, conserve les valeurs familiales de ses débuts. Par exemple, avant même de décider de soumissionner pour obtenir le contrat de collecte des matières recyclables à Gatineau, la direction s’est assurée que des employés de confiance avaient envie de relever le défi.

« Patrick Dextraze, qui était déjà superviseur de collecte chez nous depuis un bon bout, a levé la main, raconte Steve Bastien, directeur général. On avait aussi Simon Ethier, directeur du parc d’équipements, qui voulait s’investir pleinement dans le projet pour mettre en place le garage et recruter les mécaniciens. Puis, un de nos mécaniciens, Patrick Gosselin, a accepté d’y aller. »

Voir une grande entreprise s’assurer de la motivation de ses employés avant même de briguer un contrat peut surprendre. « À l’époque, monsieur Legault disait toujours : “On n’envoie jamais un chien à la chasse à coups de bâton. Il faut que ça lui tente” », raconte M. Bastien, qui, 25 ans après son entrée dans l’entreprise, s’inspire encore aujourd’hui de cette métaphore dans sa gestion.

La direction de NRJ s’assure aussi de rester accessible pour le personnel. « Par exemple, nous avons maintenant six sites [Lachine, Saint-Léonard, Longueuil, Laval, Sherbrooke et Gatineau] et nous aimons beaucoup y organiser de petits événements, explique Steve Bastien. Lors de l’ouverture du site de Gatineau, nous avons rencontré les nouveaux employés. Le président, Richard Gareau, et moi faisions des grillades. C’est important d’être proches d’eux. »

Sophie Brault, souligne aussi cette ouverture. « Plusieurs de nos employés n’ont pas eu la vie facile, affirme-t-elle. Je crois beaucoup à la deuxième chance. Pour moi, quelqu’un qui se présente chaque matin et qui veut travailler mérite la confiance. Nos employés font partie de la famille. »

Résultat ? « Notre taux de roulement, soutient Steve Bastien, est très faible. »

« Pour moi, quelqu’un qui se présente chaque matin et qui veut travailler mérite la confiance. Nos employés font partie de la famille. »

— Sophie Brault, directrice des opérations de collecte chez NRJ

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