Gestion des matières résiduellesÉconomie circulaireFaire de l’économie circulaire le prochain grand projet économique du Québec

Faire de l’économie circulaire le prochain grand projet économique du Québec

Par Daniel Normandin et Benjamin Laplatte

L’économie circulaire souffre encore d’un problème d’image. Trop souvent, elle est réduite au recyclage ou à la gestion des matières résiduelles. Cette lecture est désormais insuffisante. En 2026, parler d’économie circulaire, c’est parler d’économie. C’est parler de compétitivité, d’innovation, de souveraineté économique et de prospérité.

À la croisée des chemins

Le Québec se trouve à un moment charnière. Les bouleversements géopolitiques, les tensions commerciales, les ruptures des chaînes d’approvisionnement, la pression sur les ressources et les impératifs climatiques redessinent l’économie mondiale. Notre richesse dépendra de plus en plus de notre capacité à produire mieux avec moins de ressources. Les économies qui prospéreront sauront tirer davantage de valeur de chaque tonne de matière, de chaque kilowattheure et de chaque produit en circulation. Voilà précisément ce que propose l’économie circulaire.

Le Québec possède déjà plusieurs ingrédients nécessaires : une énergie passablement propre et compétitive, un réseau de recherche de calibre international, un écosystème d’innovation dynamique et une première feuille de route gouvernementale. Pourtant, nous hésitons encore à reconnaître que cette approche représente non pas une politique environnementale parmi d’autres, mais un véritable projet économique.

Cette distinction est fondamentale, car l’économie circulaire repose sur une logique de performance. Concevoir des produits plus durables, réparer plutôt que remplacer, réemployer les composantes et les matériaux, valoriser les sous-produits ou encore optimiser les procédés permet de réduire notre empreinte environnementale tout en améliorant la productivité. Ces pratiques diminuent les coûts, réduisent la dépendance aux matières premières et créent de nouvelles sources de revenus.

Un terreau à exploiter

Le potentiel demeure considérable. Au Québec, tout comme dans le reste de l’Amérique du Nord, une grande partie des ressources qui alimentent notre économie ne retourne jamais dans les cycles de production. Notre productivité matérielle demeure largement inférieure à celle de plusieurs économies européennes, tandis que notre consommation de matières et d’énergie progresse trop rapidement par rapport à notre création de richesse.

Nous produisons encore selon un modèle largement linéaire dans un monde qui doit impérativement devenir circulaire. Relever ce défi représente pourtant une occasion de renforcer notre économie, car mieux utiliser nos ressources nous permettrait aussi de gagner en résilience. Les dernières années ont mis en lumière notre dépendance à des chaînes d’approvisionnement mondiales vulnérables. Métaux critiques, matériaux de construction ou de composantes industrielles : les ruptures ont révélé que cette dépendance constitue désormais un risque économique majeur.

Tout à gagner

L’économie circulaire offre ici une réponse concrète. En favorisant la récupération, le reconditionnement, la réparation, le réemploi et la valorisation des ressources déjà présentes dans notre économie, elle permet de conserver plus de richesse au Québec, de réduire notre dépendance extérieure et de développer des filières industrielles créatrices d’emplois.

C’est aussi une stratégie industrielle. Chaque matière récupérée localement peut réduire le recours à une matière importée. Chaque équipement réparé ou remis en état crée ou maintient une activité économique ici. Chaque innovation permettant d’utiliser moins de ressources constitue un gain de compétitivité. Lorsque certaines ressources deviennent stratégiques, la circularité s’impose comme un avantage concurrentiel.

Encore faut-il investir dans les conditions favorisant cette transformation. Le Québec possède une communauté scientifique mondialement reconnue et des entreprises innovantes. Notre défi n’est donc pas de développer des connaissances, mais d’accélérer le déploiement de solutions : projets pilotes, démonstrateurs industriels, plateformes de traçabilité, partenariats entreprises-chercheurs et nouveaux modèles d’affaires. L’objectif est de faire passer l’économie circulaire de l’innovation à la norme. Cette ambition est cohérente avec nos objectifs climatiques. Encore aujourd’hui, le débat public a tendance à opposer développement économique et protection de l’environnement. Cette opposition appartient au siècle dernier.

Économie et environnement : une convergence internationale

À l’échelle mondiale, l’extraction et la première transformation des ressources contribuent fortement aux émissions de gaz à effet de serre. Réduire notre intensité matérielle est donc un complément indispensable à l’électrification dans notre lutte aux changements climatiques. Produire autrement, prolonger la durée de vie des biens et récupérer plus de matières permettent de réduire les émissions, de protéger les écosystèmes et d’améliorer notre performance économique. La prospérité et la transition écologique ne sont plus deux projets concurrents : elles convergent.

Cette convergence compte aussi sur les marchés internationaux. L’Union européenne renforce ses exigences en matière de réparabilité, de traçabilité, de contenu recyclé et d’information sur les produits. Les marchés de demain exigeront davantage de transparence sur l’origine, la composition et la durabilité des biens. Le Québec ne peut attendre que ces normes s’imposent. Il doit les anticiper. Et nos entreprises disposent d’atouts considérables : une hydroélectricité parmi les plus propres au monde, une expertise scientifique reconnue, une culture de collaboration et d’innovation. En orientant ces forces vers les nouvelles exigences internationales, nous pouvons les transformer en avantages concurrentiels.

Faire aujourd’hui les choix pour demain

Au fond, le choix qui s’offre au Québec dépasse les politiques environnementales. Il s’agit de définir le modèle économique que nous souhaitons construire pour les prochaines décennies.

Voulons-nous continuer à mesurer notre réussite à la quantité de ressources que nous extrayons, importons et consommons, ou bâtir une économie capable de créer plus de valeur à partir des ressources qui circulent déjà ?

L’économie circulaire répond à cette seconde ambition. Elle vise à accroître la productivité, à renforcer notre autonomie économique, à stimuler l’innovation, à sécuriser nos approvisionnements et à préparer les entreprises québécoises aux marchés de demain.

Les grands projets politiques ne se définissent pas uniquement par les investissements qu’ils mobilisent, mais par la vision qu’ils portent. Au Québec, l’économie circulaire peut incarner cette vision d’une économie plus intelligente dans son utilisation des ressources, plus résiliente face aux crises, plus compétitive et plus prospère pour les générations futures.

Il est temps de cesser de considérer l’économie circulaire comme un simple chantier environnemental. Elle est devenue l’un des grands projets économiques du XXIe siècle. Le Québec possède les ressources, les compétences et la capacité d’innovation nécessaires pour s’imposer comme un chef de file en la matière. Il lui reste à en faire un véritable projet politique.

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