Alors que la scène géopolitique et économique mondiale est marquée par de fortes turbulences, les enjeux environnementaux et climatiques glissent à l’arrière-plan. Or, l’histoire récente montre que l’inaction ne fait qu’alourdir la facture et compliquer la tâche à long terme. Dans ce contexte, la construction circulaire s’impose comme une avenue capable de répondre à la fois aux défis économiques, sociaux et environnementaux.
Quand l’économie prend le pas sur l’environnement
Malgré ces constats, la tendance actuelle s’oriente vers un allègement des mesures de protection environnementale, sous le prétexte de favoriser la croissance économique et de répondre aux besoins immédiats de la population. Cet intérêt économique national se traduit notamment par la mise en œuvre de grands projets d’infrastructures et de développement, dont la réalisation est facilitée par la Loi sur l’unité de l’économie canadienne, issue du projet de loi C-5.
Parmi ces projets, les initiatives en matière de logement occupent une place prépondérante. Le gouvernement fédéral mise sur la Stratégie nationale sur le logement (SNL), un plan décennal de plus de 115 milliards de dollars lancé en 2017, et a récemment créé Maisons Canada pour accélérer la construction de logements abordables. L’objectif : augmenter rapidement l’offre de logements, en améliorer l’accessibilité pour la population et atténuer les effets de la crise du logement qui touche le pays.
Une réponse nécessaire, mais coûteuse pour l’environnement
L’enjeu du logement est effectivement crucial. La pénurie actuelle provoque une flambée des prix, accroît la précarité et exerce une pression importante sur les ménages les plus vulnérables. Augmenter et accélérer les mises en chantier est donc une réponse légitime, puisqu’elle permet de réduire la rareté de logements disponibles, de créer des emplois et de stimuler l’économie canadienne.
Mais cette course à la construction n’est pas sans conséquences. Chaque nouvelle habitation exige d’importantes quantités de matériaux produits à partir de ressources vierges, dont l’extraction entraîne des impacts environnementaux considérables : perte d’habitats naturels, émissions de GES, pollution des sols et de l’eau.
À cela s’ajoute la gestion des résidus issus de la construction, de la rénovation et de la démolition (CRD). Selon le bilan 2023 de RECYC-QUÉBEC, ce sont plus de 3,3 millions de tonnes de résidus qui sont générées chaque année, dont seulement 25 % sont recyclés ou revalorisés. Une large proportion est encore envoyée à l’enfouissement.
Des priorités à concilier
Face à ce dilemme, il devient impératif de concilier l’accélération nécessaire de la construction avec la réduction de son empreinte écologique. Des pistes de solution existent et sont bien documentées, notamment dans l’ouvrage collectif Circularité en construction au Québec, dirigé par Alice Rabisse, coresponsable du Lab Construction. Créé en 2021 par le Centre d’études et de recherches intersectorielles en économie circulaire (CERIEC) de l’École de technologie supérieure (ÉTS), ce laboratoire vivant a pour mission de stimuler l’innovation en matière de circularité dans le secteur de la construction.
L’ouvrage présente les résultats de 19 projets d’expérimentation et brosse un portrait lucide : malgré la faisabilité et la viabilité d’une approche circulaire à différentes étapes du cycle de vie d’un bâtiment, les pratiques demeurent largement linéaires, les impacts environnementaux sont importants et de nombreux obstacles structurels freinent la transition. Au-delà du constat, l’ouvrage propose une feuille de route claire pour transformer les pratiques.
Une transition essentielle
La première recommandation consiste à revoir les processus d’approvisionnement. Les appels d’offres, tant publics que privés, devraient intégrer des critères de circularité et exiger que les projets considèrent le réemploi, la durabilité et la démontabilité des matériaux.
Former et outiller les donneurs d’ouvrage devient alors essentiel pour qu’ils puissent jouer un rôle moteur et intégrer ces exigences dès la phase de conception.
La seconde priorité consiste à privilégier la rénovation et l’adaptation des bâtiments plutôt que leur démolition. Prolonger la durée de vie utile du parc immobilier existant est l’un des moyens les plus efficaces pour réduire l’empreinte carbone et matérielle du secteur. Cela passe par des incitatifs financiers favorisant les projets qui misent sur la construction modulaire, l’adaptabilité et la valorisation du patrimoine bâti, tout en évitant le gaspillage de ressources encore fonctionnelles.
Tirer profit du numérique
Pour soutenir cette transformation, le secteur doit aussi s’appuyer sur des outils numériques performants.
La mise en place de bases de données sur les matériaux disponibles, de systèmes de traçabilité et d’analyses de cycle de vie systématisées permettrait non seulement de mieux planifier les projets, mais aussi de quantifier les bénéfices environnementaux et de fixer des cibles ambitieuses de réduction des émissions liées aux matériaux.
Une mobilisation indispensable
Le succès de cette transition repose aussi sur une collaboration étroite entre tous les acteurs concernés : gouvernements, municipalités, architectes, ingénieurs, entrepreneurs, fabricants et organismes de régulation. Ensemble, ils doivent développer des filières de réemploi robustes, réduire le recours à l’enfouissement et harmoniser les réglementations afin de lever les freins à l’innovation.
Dans ce contexte, il est urgent que le gouvernement du Québec, en collaboration avec le gouvernement fédéral et l’ensemble de l’industrie, mette en place un plan provincial de construction circulaire. Ce plan devrait être assorti d’objectifs clairs, de mécanismes de financement et d’un suivi transparent des progrès réalisés. Loin de ralentir la relance économique, une telle démarche offrirait l’occasion de moderniser le secteur, de réduire les coûts à long terme et de bâtir un Québec plus résilient.
Bâtir pour aujourd’hui et pour demain
Agir maintenant, c’est éviter de transférer la facture environnementale aux générations futures. En adoptant une approche circulaire, nous pouvons répondre à la fois à l’urgence d’offrir du logement pour tous les ménages et à la nécessité de réduire notre empreinte écologique. C’est ainsi que nous pourrons bâtir un Québec à la fois prospère, sobre en ressources et innovant, un Québec qui saura conjuguer développement économique et protection de l’environnement dans une vision durable et cohérente.
Pour en apprendre plus :
Rabisse, Alice (dir.) (2021). Circularité en construction au Québec. Montréal : ETS.
Recyc-Québec (2025). Bilan 2023 de la gestion des matières résiduelles au Québec. Gouvernement du Québec.



