À l’automne 2023, lorsque la Ville de Gatineau a décidé de moderniser la collecte des matières recyclables sur son territoire, elle ne soupçonnait pas l’ampleur du tollé que ce changement allait provoquer dans la population. Désormais, les entreprises soumissionnaires allaient devoir effectuer la collecte à l’aide de camions équipés d’un bras robotisé. Incursion dans les coulisses d’une transition réussie.
Délaisser le camion à chargement arrière pour adopter celui à chargement latéral avec bras robotisé peut sembler, à première vue, une décision banale. Ce type de véhicule est largement répandu au Québec, au point où certains, plus jeunes, n’ont même jamais vu un éboueur courir derrière un camion. Or, comme vous le découvrirez dans notre reportage, il ne faut jamais sous-estimer les répercussions d’un changement qui touche directement le quotidien des gens. Après tout, c’est connu, on ne touche pas aux vidanges de Pôpa sans en payer le prix !
La face cachée de la médaille
Pour l’entreprise NRJ, c’est dès le lancement de l’appel d’offres que le tourbillon a commencé. En entrevue, les dirigeants de l’entreprise nous ont raconté comment ils ont vécu cette aventure. Parce qu’il faut bien le reconnaître, c’en est toute une !
D’abord, il y a la décision de se lancer, de répondre à l’appel d’offres. « Un contrat de cette ampleur, il n’en sort pas chaque semaine », comme le mentionne Steve Bastien, directeur général de NRJ. La possibilité de desservir 140 000 portes était très attrayante, mais au-delà de l’appât du gain, M. Bastien était parfaitement conscient qu’un tel mandat exigerait une logistique impressionnante pour répondre à l’appel d’offres en soi, mais encore plus une fois le mandat obtenu.
Il a donc fallu agir rapidement : se procurer des camions, mettre la main sur un bâtiment adapté pour y aménager des installations opérationnelles, avec un garage, un stationnement, alouette ! Pensez uniquement au défi de dénicher 20 camions avec bras robotisé… d’un seul coup ! Ces camions ne se vendent pas à la douzaine sur Marketplace !
Va pour le matériel, mais qu’en est-il des ressources humaines ? Un défi tout aussi important, je vous le dis ! En pleine pénurie de main-d’œuvre, il fallait recruter le personnel administratif, des superviseurs et, surtout, des chauffeurs capables de faire fonctionner le bras automatisé. Comme le veut la pratique dans l’industrie, NRJ a embauché plusieurs chauffeurs du fournisseur précédent. Petit détail, toutefois : ces derniers n’avaient jamais utilisé un bras automatisé. L’entreprise a donc formé ses nouveaux chauffeurs dans un temps record afin d’éviter tout bris de service. Pour le fournisseur, la pression était forte, mais l’équipe est fière d’avoir relevé le défi.
Corriger le tir
Gérer le changement, c’est aussi souvent accepter que tout ne sera pas parfait dès le départ et qu’il faudra s’adapter. À Gatineau, le mécontentement de la population s’est fait sentir particulièrement après la période de grâce, lorsque les collecteurs ont cessé de ramasser les bacs mal placés au chemin. Les appels ont afflué au 311, qui s’est rapidement retrouvé débordé.
Le rapport annuel de l’Ombudsman de Gatineau révèle d’ailleurs qu’en 2024, le nombre de demandes de citoyens a bondi de 50 % par rapport à l’année précédente. Il n’y a pas de hasard : les gens étaient mécontents. L’Ombudsman a toutefois souligné que les interventions du service des matières résiduelles de la Ville ont permis des améliorations rapides sur le terrain.
La Ville de Gatineau est allée de l’avant avec un projet structurant pour la gestion des matières résiduelles, non pas par caprice ou sur un coup de tête, mais bien par clairvoyance et par souci de maintenir ce service essentiel pour ses citoyens.
Avant de préparer son devis, elle a fait ses devoirs. Elle s’est renseignée, elle a écouté les experts de sa région. Le constat était clair : il fallait limiter les effets de la pénurie de main-d’œuvre.
Même s’il y a eu des embûches au départ dans la mise en œuvre du changement, des mesures ont été rapidement prises pour corriger le tir. Et maintenant, ça fonctionne bien !
En terminant, j’attire votre attention sur le fait que, pour cet appel d’offres, la Ville de Gatineau n’a reçu que deux soumissions : celle de Derichebourg, le fournisseur de services en place, et celle de NRJ. Derichebourg proposait un montant près de 36 millions de dollars plus élevé que celui de NRJ. Trente-six millions – vous avez bien lu. Quand on sait que NRJ aurait pu décider de ne pas participer… Tout compte fait, c’est peut-être ça, la meilleure transition !


