L’urgence climatique et la raréfaction des ressources naturelles conduisent organisations et gouvernements à revoir le modèle économique actuel. L’économie circulaire s’impose comme une solution de rechange au schéma linéaire traditionnel. Sa popularité croissante s’accompagne toutefois d’un phénomène qui s’amplifie : l’écoblanchiment, ou greenwashing. Derrière des discours prétendument verts, des entreprises instrumentalisent l’économie circulaire pour soigner leur image sans modifier leurs pratiques en profondeur. J’en analyse ici les mécanismes et propose des pistes pour la préserver des dérives qui ont affaibli le concept de développement durable.
Une réponse systémique à la crise écologique
L’économie circulaire vise à rompre avec le modèle linéaire. Elle repose sur une vision systémique : créer des boucles vertueuses à l’échelle d’un territoire. Une organisation n’y fait pas, à elle seule, de l’économie circulaire, mais y contribue en adoptant une ou plusieurs de ces stratégies.
En théorie, c’est la voie à privilégier. Or, la transition exige des changements structurels profonds : modes de production, modèles d’affaires, comportements de consommation, politiques publiques. Ce niveau d’exigence en fait une cible facile pour le discours marketing, plus rapide à déployer que les réformes nécessaires.
Quand la vertu devient un argument commercial
L’écoblanchiment désigne une « opération de relations publiques menée par une organisation, une entreprise pour masquer ses activités polluantes et tenter de présenter un caractère écoresponsable »1. Apparu dans les années 1980, il s’est amplifié avec la montée des préoccupations environnementales.
Appliqué à l’économie circulaire, il se manifeste dans des discours d’entreprises qui prétendent « boucler la boucle » tout en perpétuant un modèle extractif et énergivore, au risque d’en miner la crédibilité.
Ces entreprises se réclament de l’économie circulaire pour redorer leur image, alors que pour la plupart, cette adhésion relève davantage d’une stratégie marketing que d’un réel engagement.
La recyclabilité ou la compostabilité illusoire
Nombre d’entreprises vantent la recyclabilité de leurs produits sans préciser qu’une infime partie est effectivement recyclée. Les plastiques sont souvent théoriquement recyclables, mais les contraintes techniques, économiques ou géographiques en limitent la mise en œuvre. Il en va de même des produits dits « compostables », qui ne se compostent que très lentement, voire pas du tout, et que les centres de traitement peinent à gérer.
Le « réemploi » marketing
Certaines marques introduisent des programmes de reprise ou de revente censés prolonger la durée de vie des produits, mais ceux-ci restent marginaux et servent davantage d’outils de communication que de leviers de transformation. Une enseigne de fast fashion peut ainsi proposer la revente de vêtements de seconde main tout en produisant massivement des articles de basse qualité. La circularité devient un argument de vente.
L’écoconception de surface
L’écoconception est parfois réduite à des changements cosmétiques : matériaux légèrement moins polluants, emballages en carton recyclé, etc. L’attention se déplace vers l’emballage, alors que l’essentiel des effets provient du produit. Ces mesures, bien que positives, ne s’attaquent pas à la logique de surproduction.
Les effets pervers de l’écoblanchiment circulaire
L’écoblanchiment désensibilise les consommateurs : à force de messages proclamant que tout est déjà « vert » ou « recyclé », ils peuvent croire que la transition est en marche et que leurs habitudes n’ont plus à évoluer.
Il détourne aussi les efforts des acteurs véritablement engagés, qui investissent dans la refonte des chaînes de production, la logistique inversée ou l’économie de fonctionnalité, au profit d’entreprises se contentant d’une communication verte, créant une confusion structurelle qui ralentit la transition.
Pour une économie circulaire authentique
Devant ces dérives, plusieurs leviers peuvent préserver la crédibilité du concept.
1. Transparence
Les entreprises doivent accompagner leurs revendications de données vérifiables : taux de réemploi, part de matériaux recyclés, gains énergétiques. La traçabilité soutenue par des outils numériques, comme la chaîne de blocs, devient un gage de crédibilité.
2. Certifications et labels indépendants
Seuls des labels tiers, fondés sur des critères scientifiques et contrôlés par des organismes indépendants, peuvent restaurer la confiance. En Europe, la Green Claims Directive vise à encadrer les communications environnementales des entreprises. Le passeport numérique de produit 2, attendu en 2027, constitue une avancée prometteuse.
3. Éducation du consommateur
Des personnes informées sont mieux outillées pour distinguer engagement authentique et astuces marketing.
4. Action politique et réglementaire
L’économie circulaire nécessite un cadre réglementaire fort, favorisant la sobriété matérielle et le maintien des produits dans l’économie. Les feuilles de route comme celle du Québec constituent un point de départ, mais les politiques publiques doivent soutenir, voire imposer, des innovations structurelles. Au Canada, la modification de la Loi sur la concurrence par le projet de loi C-59 vise à lutter contre l’écoblanchiment. Sa mise en œuvre repose toutefois sur les signalements, ce qui exige une éducation critique des consommateurs.
De la promesse à l’acte
L’économie circulaire représente une voie majeure pour réconcilier activité économique et limites planétaires, à condition d’éviter le piège de l’écoblanchiment. Réduits à des arguments marketing, les principes de circularité perdent leur pouvoir transformateur. En préserver la crédibilité suppose un triple engagement : éthique des entreprises, esprit critique des consommateurs et volonté politique des institutions
- OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE (2010). « Infonuagique », Grand dictionnaire terminologique, dans Vitrine linguistique.
https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/8365406/ecoblanchiment
- Daniel Laneuville (2024). « Le passeport numérique de produits et les nouvelles normes ISO 58000 : catalyseurs de transition ? », 3RVE, p. 28.


