ReportageUni-Recycle : plus que du recyclage

Uni-Recycle : plus que du recyclage

Par Martine Letarte, collaboration spéciale

Philippe Gignac souhaitait créer une solution pour mieux récupérer les appareils électroniques désuets dans les entreprises et Mikee Gervais voulait la propulser sans limites. Les deux entrepreneurs dans l’âme, âgés dans la jeune vingtaine, tenaient à apporter une contribution positive au monde qui les entoure. C’est ainsi qu’ils ont fondé, en décembre 2016, Uni-Recycle. Démarrée sur la table de cuisine de l’appartement de la mère de Philippe, l’entreprise de Trois-Rivières s’apprête aujourd’hui à construire une usine optimisée d’environ 45 000 pieds carrés.

Uni-Recycle récolte maintenant en moyenne quatre millions de livres ou 2 000 tonnes de matériel informatique par année, grâce à 6 500 collectes gratuites dans des entreprises à la grandeur du Québec avec une flotte de camions de plus en plus électriques. « Comme nous n’excluons aucune entreprise, peu importe son emplacement, nous avons permis à des entreprises d’avoir enfin un service de collecte », affirme fièrement Philippe Gignac, président-directeur général d’Uni-Recycle.

La croissance peut impressionner lorsqu’on sait que les premiers ramassages se faisaient avec l’Econoline du père de Philippe et que le matériel était déposé dans un conteneur maritime de 20 pieds, loué à 80 $ par mois. Mais cette croissance ne s’est pas faite sans effort.

« J’ai pris une liste des 500 plus grandes entreprises du Québec et, assis sur le divan de la mère de Phil, je les appelais une à une, en commençant par la plus petite, raconte Mikee Gervais, vice-président, directeur du développement des affaire d’Uni-Recycle. Je continuais mes appels sur le siège du passager de l’Econoline avec mes papiers collés sur les jambes pendant que Phil conduisait pour aller collecter des appareils. J’avais un taux de réussite de 95 %. »

Faciliter la vie des entreprises

La ténacité de Mikee a contribué au succès de l’entreprise, mais la force de leur offre a aussi été déterminante. C’est en travaillant dans un magasin d’ordinateurs remis à neuf que Philippe a pu constater à quel point il était laborieux de faire recycler des appareils électroniques. Certaines entreprises exigeaient un minimum d’unités pour se déplacer. D’autres refusaient certains types d’appareils. Il pouvait y avoir des délais. Rien de simple.

Uni-Recycle, qui compte maintenant près de 90 employés, s’est donc rapidement positionnée comme la solution clé en main pour les entreprises. Les collectes sont effectuées par son propre personnel audité, à bord de camions géolocalisés et munis de caméras intérieures. Le matériel est pesé et l’équipe de réception s’assure que le poids concorde avec les photos prises. Une fois ramené, le matériel est trié. S’ils sont susceptibles de contenir des données confidentielles, les appareils sont acheminés vers une salle sécurisée pour effacement. Uni-Recycle vendra ensuite les appareils sur différents canaux, ou les enverra à des commerçants. Ceux qui ont atteint la fin de leur vie utile sont confiés à des recycleurs qui appliquent la norme R2v3, la même que celle utilisée par l’Association pour le recyclage des produits électroniques du Québec (ARPE-Québec).

Gilles Couturier, directeur – environnement et conformité, affaires environnementales et développement durable à Québecor Média, a été séduit par l’approche d’Uni-Recycle, qui priorise la réutilisation des produits. Puis, il s’est assuré que l’entreprise détenait toutes les certifications nécessaires en matière de protection des données et d’environnement, avant de visiter ses installations, ce qui l’a totalement convaincu. En septembre 2024, quelques magasins Vidéotron ont donc commencé à faire appel à Uni-Recycle pour collecter les petits appareils électroniques que la clientèle dépose dans le cadre du Programme revi.

« Lorsqu’un magasin appelle Uni-Recycle, un camion arrive en 24 ou 48 heures, précise-t-il. C’est très pratique. Donc, depuis janvier 2025, tout l’inventaire du Programme revi leur est envoyé. Nous encourageons aussi nos filiales à utiliser Uni-Recycle lorsqu’elles ont du matériel électronique désuet dont elles souhaitent se départir. »

Pour les fabricants, Uni-Recycle a même réalisé qu’elle pouvait aider à conquérir de nouveaux marchés. « Il nous arrive de prendre des fins de ligne de produits discontinués au Québec pour différentes raisons, indique Philippe. Nous les mettons en vente ailleurs et, comme nous sommes très transparents avec nos clients, nous leur disons où ils se vendent bien. Parfois, ils décident d’ouvrir ces marchés par la suite. »

Rigueur et certification

En plus de la transparence, la rigueur fait partie des valeurs d’Uni-Recycle. L’entreprise s’est dotée d’une foule de certifications qui vont bien au-delà de celles exigées dans l’industrie, notamment les normes ISO 9001, ISO 45001, ISO 14001, ISO 27001. De plus, pour l’effacement des données, elle applique un protocole de grade militaire, + NIST 800-88 purge.

Elle a aussi fait appel aux services du consultant Denis Bernier, qui a réalisé de nombreux audits pour des entreprises dans le domaine de la responsabilité environnementale, sociale, de gouvernance et en santé et sécurité. Il a vérifié qu’Uni-Recycle respecte les lois et les règlements du Québec ainsi que les standards internationaux, dont la norme R2v3, qui sert de base aux membres de l’ARPE-Québec.

« Lorsque je suis arrivé chez Uni-Recycle, toutes les personnes à qui je posais des questions savaient quoi faire, comment le faire et pourquoi elles le faisaient de cette façon, raconte Denis Bernier. En 30 ans d’audit, ça a été un vent de fraîcheur. Ils prennent leur travail à cœur. J’ai aussi été très impressionné par leurs efforts en réemploi. Ils ont vraiment un esprit d’économie circulaire et sont sur une voie de développement durable. »

Voir grand… et loin !

Les deux fondateurs d’Uni-Recycle, ont de grandes ambitions pour leur entreprise. Avec la construction de l’usine optimisée d’environ 45 000 pieds carrés – ils louent actuellement des locaux de près de 35 000 pieds carrés –, ils visent une certification environnementale LEED Platine et celle pour les bâtiments zéro carbone BCZ-Performance. Cette expansion leur permettra d’améliorer les processus et d’augmenter la valeur ajoutée du matériel collecté.

« La construction de l’usine nous permettra aussi de rendre le modèle d’Uni-Recycle duplicable, affirme Mikee, qui a une vision mondiale pour l’entreprise depuis les touts débuts. Nous pourrions donc en construire une en Europe, en Inde… »

PANEL :

Le réemploi est-il réellement magique ?

Dans le cadre du Salon des technologies environnementales du Québec de Réseau Environnement, Uni-Recycle organise le panel Le réemploi est-il réellement magique ? Animé par le vulgarisateur et chroniqueur environnemental Gregory Pratte, il vise à ouvrir le dialogue sur le réemploi.

Aux côtés de Philippe Gignac, président-directeur général d’Uni-Recycle, et de Denis Bernier, de Services Conseils Environnementaux Bernier, participeront également Marie-Michèle Larivée, autrice du livre Rien de Neuf, spécialiste des tendances et de prospective, ainsi que Jules Foisy Lapointe, directeur général de GoRecycle, un acteur de changement dans le réemploi des appareils réfrigérants et de climatisation domestiques. Le panel abordera le rôle du réemploi, ses défis ainsi que les stratégies pour le mettre en place.

Le marché des appareils électroniques en fin de vie

Pour que les produits électroniques en fin de vie utile soient traités de façon sécuritaire, sûre et écologique, un programme de recyclage réglementé est coordonné par l’Association pour le recyclage des produits électroniques du Québec (ARPE-Québec), un organisme à but non lucratif piloté par l’industrie. Or, plusieurs personnes et organisations larguent leurs appareils électroniques bien avant qu’ils soient réellement en fin de vie.

Pour viser la transition écologique, il faut respecter la hiérarchie des 3RVE – réduire, réutiliser, recycler, valoriser et éliminer. Uni-Recycle travaille justement corps et âme à permettre la réutilisation des appareils électroniques. Mais les défis sont grands, notamment en ce qui a trait aux marchés.

« En particulier pour les ordinateurs, remarque Philippe. Il y a un grand travail à faire. Il faut enlever le stigma concernant les ordinateurs remis à neuf. Il faut que ça puisse être vu comme un choix de consommation vert, et non comme une conséquence d’un manque de moyens. »

Pour faire évoluer les mentalités, Uni-Recycle a pris l’initiative de réaliser des capsules vidéo avec Gregory Pratte, vulgarisateur en environnement, et avec l’influenceur Alex L’Abbée. Celle diffusée pour la Saint-Valentin demandait justement aux gens s’ils seraient à l’aise de recevoir ou d’offrir un cadeau usagé à leur partenaire. À écouter les réponses concernant les produits électroniques de seconde main, il y a de l’espoir !

Heureusement, parce que le modèle d’affaires d’Uni-Recycle repose sur la revente de produits. « Nous acceptons tous les appareils électroniques, même si nous savons que nous ne ferons pas d’argent avec, indique Philippe. Nous nous disons qu’en acceptant tout, les entreprises nous choisiront parce que c’est simple de faire affaire avec nous. Et nous fonctionnons comme ça depuis dix ans, sans subventions ! »

Bien faire les choses

Uni-Recycle priorise le réemploi, mais lorsque certains appareils électroniques sont vraiment en fin de vie, l’entreprise s’assure qu’ils soient recyclés de la meilleure façon. Elle choisit ses recycleurs avec soin auprès des membres de l’ARPE au Québec et de R2v3 ailleurs, tout en réalisant des audits auprès de ses partenaires, tant locaux qu’étrangers.

Les appareils électroniques contiennent énormément de contaminants qu’on ne veut pas retrouver dans l’environnement. « Les cartes mères qu’il y a dans chaque appareil électronique ne doivent pas être recyclées comme de simples bouts de ferraille, affirme Philippe. Elles peuvent contenir du béryllium, du plomb, du mercure, plein de matières dangereuses. Il faut les envoyer à des recycleurs certifiés et s’assurer qu’ils font bien le travail. » Uni-Recycle arrive même à faire recycler davantage d’appareils électroniques en leur faisant faire un détour par un plateau de travail de 45 personnes vivant avec un trouble du spectre de l’autisme, embauchées par le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec. « Une fois démontés, qu’on a le plastique d’un côté, le métal de l’autre, en plus des cartes mères, c’est plus facile de trouver des recycleurs, explique Philippe. Puis, ça fait travailler ces personnes. Nous essayons toujours d’avoir le plus grand impact possible avec les appareils que nous collectons. »

Bien qu’Uni-Recycle s’assure de faire affaire avec des recycleurs affiliés à ARPE-Québec, l’entreprise – qui mise avant tout sur le réemploi – n’en est pas membre. Piloté par l’industrie et reconnu par RECYC-QUÉBEC pour la gestion du Programme québécois de récupération et de valorisation des produits électroniques, ARPE-Québec repose sur un modèle d’affaires axé sur le recyclage. Dans ce cadre, le système d’écofrais finance la collecte, le transport et le recyclage des appareils électroniques en fin de vie, mais ne prévoit pas de soutien spécifique pour le réemploi.

Or, les choses pourraient changer. « Un nouveau directeur général est arrivé en poste et les discussions ont été lancées, affirme Philippe avec optimisme. Nous voulons nous faire entendre comme un joueur légitime dans l’industrie, parce que nous respectons rigoureusement le principe des 3RVE. Nous avons espoir que ça fonctionne. »

Une entreprise engagée dans sa communauté

La direction d’Uni-Recycle n’a pas eu à réfléchir aux valeurs de l’entreprise : ce sont elles qui ont motivé sa création. Cette particularité amène les deux entrepreneurs à faire les choses à leur façon.

Dès le premier mois d’activité d’Uni-Recycle, en décembre 2016, 600 $, soit pratiquement tout le profit réalisé, ont été donnés à un organisme qui offrait des cadeaux de Noël à des jeunes qui n’en auraient pas eu autrement. « Enfant, j’allais voir les Chevaliers de Colomb pour avoir un cadeau de Noël parce que ma famille n’avait pas les moyens d’en acheter, raconte humblement Mikee. Phil et moi sommes allés voir les jeunes déballer leurs cadeaux et nous nous sommes dit que nous voulions créer ce genre d’impact. »

Maintenant, la philanthropie est organisée chez Uni-Recycle grâce à une chargée de projet. Les deux fondateurs continuent néanmoins d’agir avec leur cœur. L’entreprise a ainsi donné environ 350 000 $ en 2025. « Après, il ne nous en reste plus énormément, mais on investit quand même beaucoup dans notre croissance et on ne se met pas dans le trouble, assure Philippe. Les moments les plus émotifs pour nous comme entrepreneurs sont lorsqu’on fait une différence pour des gens grâce à l’argent qu’on a généré. Nous sommes au début de la trentaine – de l’argent, on a encore le temps d’en faire. »

Uni-Recycle a fourni notamment l’équipement informatique aux Jeux du Québec, tenus à Trois-Rivières l’été dernier. « C’est le fun d’investir pour les jeunes et pour la communauté de Trois-Rivières, qui a accueilli des gens de partout dans la province, venus se dépasser », affirme Mikee.

Différents niveaux de vert

Uni-Recycle donne aussi à des causes environnementales, comme le Jour de la Terre, à qui elle vient de remettre 50 000 $. « On fait des produits avec les déchets des autres et, avec le profit généré, on trouve une façon d’avoir encore plus d’impact sur la planète », affirme Philippe.

Le personnel d’Uni-Recycle est également encouragé à adopter des comportements écoresponsables grâce à son comité vert, qui offre notamment des compensations financières pour l’achat d’aliments biologiques et d’une voiture électrique, et pour l’utilisation du transport en commun.

C’est d’ailleurs pour élargir leur portée auprès du grand public que les entrepreneurs ont décidé de produire des capsules vidéo avec Gregory Pratte et Alex L’Abbée. « Moi, ça me brise le cœur que des gens mettent des trucs électroniques à la poubelle », dit Philippe. « Pour nous, c’est hyper important que les gens comprennent qu’ils contiennent des produits dangereux et qu’il faut s’habituer à les envoyer vers le réemploi ou le recyclage », affirme Mikee.

Populaires

PFAS : revenir aux sources du problème

Saviez-vous que le Québec ne compte aucune usine produisant des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, et que la réglementation fédérale interdit depuis plusieurs années la...

Réduction à la source : l’économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC), un modèle à propager

Une nouvelle avenue pour l’innovation   Miser sur la vente de l’usage des produits plutôt que sur la vente des produits eux-mêmes, voilà une stratégie...

Choisir les bons mots pour plus d’impact : Retour sur une publication qui a (un peu) fait jaser

Le point de départL’idée de rédiger ce qui suit découle d’une simple publication que j’ai faite sur LinkedIn : une photo illustrant des bacs...
Publicitéspot_img