ReportageLes CFER : Récupérer les matières pour valoriser les jeunes

Les CFER : Récupérer les matières pour valoriser les jeunes

Par Martine Letarte, collaboration spéciale

Depuis plus de 30 ans, les Centres de formation en entreprise et récupération (CFER) font d’une pierre deux coups : ils donnent une seconde vie aux matières tout en aidant les jeunes en difficulté scolaire à trouver leur place dans la société.

Né à Victoriaville, en 1990, le modèle compte aujourd’hui 21 écoles-entreprises au Québec. Et le Réseau québécois des CFER s’apprête à en accueillir une 22e dans la région de Thetford Mines, en septembre 2027.

Mais qu’est-ce qu’un CFER, au juste ? Il s’agit d’une école-entreprise du réseau d’éducation public qui accueille des jeunes de 15 ans et plus ayant des difficultés d’apprentissage ou un retard scolaire. Pendant trois ans, ils prennent part à des opérations concrètes de recyclage, de récupération et de réemploi, tout en acquérant des compétences pratiques liées au monde du travail.

« Notre mission demeure pertinente, affirme le directeur général du Réseau québécois des CFER, Guillaume Leduc. Il ne manque pas d’élèves en difficulté. Je trouve que le sac à dos de misère sociale est lourd, aujourd’hui. Il y a donc un besoin social. Mais le besoin environnemental est aussi là. »

Il rappelle à ce propos que « trop de matières vont à l’enfouissement alors qu’elles pourraient être une ressource ».   

Pour l’heure, les CFER répartis dans différents centres de services scolaires (CSS) aux quatre coins du Québec ont développé différents créneaux d’affaires, dont le recyclage et le réemploi de matériel électronique, la récupération des petits appareils à piles, le recyclage du bois, le tri des rebuts industriels et le recyclage des vêtements d’entreprise et d’uniformes de travail. Certains vont même jusqu’à restaurer des vélos et réparer le mobilier scolaire.

Bref, l’expression « faire œuvre utile » prend tout son sens dans les CFER.

Jouer dans la cour des grands

Guillaume Leduc souligne néanmoins que les temps ont changé depuis la création du premier CFER par un groupe d’enseignants de Victoriaville, dont faisait partie Normand Maurice (voir autre texte), surnommé « le père de la récupération » au Québec.  

« Aujourd’hui, il y a une véritable industrie du recyclage, alors qu’à l’époque, on était peut-être précurseurs, relève-t-il. Les entreprises et les gouvernements s’intéressaient moins à ça. On a, par exemple, lancé la récupération de peinture, qui est devenue aujourd’hui une activité très professionnalisée et structurée. »

Pour la petite histoire, les activités du CFER de Victoriaville ont mené à la création de Peintures récupérées du Québec. Les fondateurs de l’entreprise ont ensuite participé à la mise sur pied, en 2001, d’Éco-Peinture, responsable de la gestion du programme québécois de récupération des résidus de peinture et de leurs contenants.

Face à cette diversité d’acteurs dans la grande chaîne d’entreprises vertes, les CFER tentent aujourd’hui de développer, dans la mesure du possible, des « niches plus pointues », souligne le directeur général du Réseau, qui a officiellement été créé en 1996.

C’est notamment le cas du CFER Val-des-Cerfs. Établi à l’école secondaire Joseph-Hermas-Leclerc, à Granby, il a participé, en 2024, au lancement d’un projet pilote avec l’organisme Appel à recycler et des écocentres municipaux. Le projet visait à récupérer les piles imbriquées dans plusieurs types de petits appareils, comme les brosses à dents électriques, les jouets, les drones et les outils. 

Les élèves de cette école-entreprise, qui a d’ailleurs joint le Réseau en 2024, ont ainsi démontré qu’il est possible de démanteler les appareils pour en extraire les piles et les acheminer aux installations autorisées d’Appel à recycler.

« On a développé le projet de A à Z à Granby. Ça n’existait pas. On ne savait pas du tout ce qu’on allait recevoir. Mais ça a été un beau succès », souligne Guillaume Leduc.

« Selon nos données, on peut extraire les piles de 99,5 % des appareils que nous recevons afin qu’elles soient recyclées. Depuis le 1er juillet, le projet pilote a fait place à un programme structuré à l’échelle nationale », précise-t-il.

Quatre CFER y participent désormais aux côtés d’autres grands joueurs de l’industrie.  

Selon M. Leduc, les CFER jouent également « dans la cour des grands » avec les activités de recyclage du matériel électronique, les fameux « Serpuariens », réalisées dans certaines écoles-entreprises. « Au Québec, il y a trois grands recycleurs qui font 90 % du volume. Et il y a quelques petits joueurs, comme nous, qui continuent à œuvrer dans ce créneau-là », dit-il.

Chaque année, 550 tonnes de matériel électronique transitent par les quatre CFER qui en ont fait l’un de leurs créneaux d’affaires. En plus des activités de démantèlement, les élèves sont notamment appelés à faire fonctionner une presse à ballots et des chariots élévateurs, de même qu’à gérer le parc d’outils et à classer la matière démantelée.

Précieux partenaires

De façon générale, le fonctionnement des CFER est financé par les CSS et par le ministère de l’Éducation. Les écoles-entreprises génèrent également des revenus à travers leurs activités commerciales et les investissent dans leur centre respectif.

Pour sa part, le Réseau québécois des CFER, qui chapeaute les 21 écoles-entreprises, est « une organisation 100 % indépendante ». « Notre objectif est de conclure des contrats d’affaires  pour alléger ainsi le travail des enseignants », explique Guillaume Leduc.

Le Réseau est donc toujours à l’affût d’occasions d’affaires et de nouvelles matières à traiter, en plus de chercher à établir de nouveaux partenariats. Il collabore déjà depuis plusieurs années avec Hydro-Québec et Bell, qui confient différents mandats aux CFER. 

Les CFER Lac-Saint-Jean, à Alma, et des Patriotes, à Boucherville, font notamment partie des centres qui ont pour mission de récupérer les manteaux et autres vêtements de travail usagés des employés d’Hydro-Québec pour les dépersonnaliser, les revendre ou les transformer en de nouveaux objets.

Autre exemple : la quincaillerie de ligne électrique retirée du réseau d’Hydro-Québec prend la direction du CFER Normand-Maurice, à Victoriaville, où elle est réusinée. « Les élèves la remettent en état, la réparent et la peinturent. Par la suite, nous rachetons cette quincaillerie et la réinstallons sur nos poteaux », explique Nicholas Cloutier, conseiller pratiques d’affaires et valorisation biens meubles excédentaires à Hydro-Québec.

D’ailleurs, selon lui, les élèves de ce CFER sont invités une fois par année à visiter les installations de l’un des principaux sites d’Hydro-Québec, à Saint-Hyacinthe.

« Les entreprises d’économie sociale sont souvent de très bons partenaires parce qu’elles sont agiles et s’adaptent très bien aux projets spéciaux, estime M. Cloutier. On pense souvent aux CFER quand on a de nouveaux projets. »  

Le fabricant de palettes de bois Palco, situé à Danville, en Estrie, collabore également avec le Réseau des CFER depuis quelques années. Le propriétaire de l’entreprise, Thomas Deshaies, estime que les CFER et sa PME partagent des valeurs similaires, sur les plans tant environnemental qu’humain.  

Palco est d’ailleurs à l’origine du lancement des activités de transformation de palettes au CFER des Sources, à Val-des-Sources. L’entreprise fournit certains équipements afin que les jeunes puissent démanteler des palettes hors normes qui seraient normalement broyées. Les composantes récupérées sont ensuite coupées et utilisées pour l’assemblage de nouvelles palettes de format standard, qui sont remises sur le marché. 

Avec les retailles de bois, les jeunes peuvent réaliser différents produits recyclés dans le cadre de projets spéciaux.

Palco, qui collabore également avec le CFER des Chênes, à Drummondville, pour des activités similaires, accueille par ailleurs régulièrement des stagiaires de l’un ou l’autre des CFER. Quelques-uns sont demeurés à l’emploi de l’entreprise à la fin de leur stage, souligne Thomas Deshaies.

« L’école de la deuxième chance »

Bon an mal an, les CFER comptent entre 900 et 1000 jeunes qui présentent différents défis d’apprentissage, précise Guillaume Leduc. « Quand ils arrivent à 15 ans, ils ne sont pas nécessairement enthousiastes parce qu’ils n’ont pas eu beaucoup de succès à l’école », fait-il valoir.

« Notre job, c’est de prendre cette perte d’intérêt pour l’école, et parfois même pour l’avenir, et de la transformer en expérience positive », ajoute le directeur général du Réseau.

Grâce à l’encadrement d’enseignants dévoués, les jeunes développent ainsi, au cours de leur parcours de trois ans, des compétences scolaires et pratiques qui leur permettront de faire la transition vers « le projet de vie de leur choix », que ce soit la poursuite des études ou l’entrée sur le marché du travail.

« On ne veut pas que nos jeunes soient sans projet », affirme Guillaume Leduc.

Au cours de leur troisième et dernière année, les jeunes effectuent un stage non rémunéré en milieu de travail. Au terme de leur parcours, ils obtiennent un certificat CFER. Ce modèle de formation vient en quelque sorte enrichir l’offre de base du ministère de l’Éducation en adaptation scolaire.

Logan Ouellet, 18 ans, décrit son passage au CFER des Navigateurs, à Lévis, comme l’école « de la deuxième chance ». Son stage à la Boucherie des Chutes, à Charny, lui a non seulement permis de décrocher un emploi, qu’il occupe toujours, mais aussi de trouver sa voie.

À l’automne 2026, il a entrepris un diplôme d’études professionnelles (DEP) en boucherie de détail. « Je voulais un métier qui touche à l’alimentation, et la boucherie a été un coup de foudre professionnel », lance-t-il.

De son propre aveu, n’eût été son passage au CFER, il se chercherait encore aujourd’hui. Malgré tout, l’expérience n’a pas toujours été rose. « Honnêtement, au début, je n’aimais pas trop l’école. J’ai commencé à être plus impliqué durant la deuxième année, raconte Logan. Et les professeurs veulent vraiment nous voir réussir. » 

Au CFER des Navigateurs, il s’est familiarisé avec les activités des cinq entreprises qui y ont été présentées, soit le recyclage d’appareils électroniques, le nettoyage de véhicules, le recyclage du bois, la réparation de mobilier scolaire et le tri des rebuts industriels.

Logan Ouellet a également participé à deux reprises aux Olympiades annuelles des CFER (voir encadré), à l’épreuve de Génies en herbe. Un événement dont il conserve un heureux souvenir. Son équipe a notamment terminé au premier rang à sa première expérience.  

  « Le CFER m’a appris à être rigoureux, productif et engagé, affirme le jeune homme, qui n’hésite pas à agir, à l’occasion, comme ambassadeur pour les CFER. C’est comme ça pour tous les métiers, il faut être engagé si on veut avancer. »

Un réseau qui veut grandir

Alors que le Réseau québécois des CFER célèbre cette année son 30e anniversaire, son directeur général a le regard tourné vers l’avenir. Déjà, le nombre d’écoles-entreprises est appelé à augmenter à 22 avec l’ouverture prévue d’un nouveau CFER dans la région de Thetford Mines.

« Je pense qu’on peut aussi rêver d’identifier un autre créneau d’affaires structurant. On fait des essais, des projets pilotes. Parfois, ça marche, parfois, non. Mais on aimerait que les gens communiquent avec nous pour nous proposer des choses », dit Guillaume Leduc.

« Les enseignants et le personnel dans les écoles ont de grosses charges de travail, reprend-il. En plus d’enseigner, ils doivent gérer une entreprise et préparer les élèves pour leurs Olympiades. Ils organisent aussi des caravanes dans les écoles primaires pour parler d’environnement. Si on peut leur arriver avec des contrats clés en main, ça peut vraiment les aider. »  

Le créneau des textiles, notamment avec le recyclage des vêtements d’entreprise, pourrait entre autres prendre davantage d’importance. « On a de la capacité de production », souligne M. Leduc, qui dirige le Réseau depuis 2021.

Selon lui, bien que la structure du programme offre un encadrement et des objectifs clairs ainsi qu’une expérience positive, le succès de la formule repose en bonne partie sur les enseignants, qui valorisent le travail d’équipe. « À la base, ça reste vraiment une histoire d’humains », conclut-il.

Normand Maurice, père fondateur des CFER

Si la formule des centres de formation en entreprise et récupération (CFER) a pu voir le jour, c’est en bonne partie grâce à un enseignant visionnaire de Victoriaville, Normand Maurice.

Surnommé « le père de la récupération », M. Maurice a notamment utilisé la collecte sélective dès 1975 comme outil pédagogique pour mobiliser ses élèves en difficulté. Il a également contribué à poser les bases de la collecte sélective moderne. 

En 1990, il a fondé le premier CFER à Victoriaville avec d’autres enseignants.  

« Normand Maurice est la première personne qui a fait connaître le nom CFER, qui a établi les contacts d’affaires et professionnalisé le modèle pour que ce soit une véritable entreprise qui signe des contrats, paie ses taxes et fait sa comptabilité », explique le directeur général du Réseau québécois des CFER, Guillaume Leduc.

« Il avait la réputation d’être un défonceur de portes extraordinaire, ajoute-t-il. Il pouvait se faire dire non, mais il trouvait une façon d’obtenir un oui. Toujours dans l’intérêt des jeunes. »

Décédé en 2004, Normand Maurice a non seulement donné son nom au CFER de Victoriaville, mais il a aussi contribué à faire essaimer un modèle qui compte aujourd’hui 21 écoles-entreprises aux quatre coins du Québec.

« Il a pensé à dupliquer son modèle. Il a eu la grandeur d’âme de le partager avec d’autres organisations plutôt que de le garder pour lui », souligne Guillaume Leduc.

Le Réseau québécois des CFER a été créé en 1996 pour soutenir les nouveaux centres établis dans différents centres de services scolaires. Pour souligner son 25e anniversaire, en 2021, le Réseau a d’ailleurs publié une biographie sur Normand Maurice.

« Père fondateur des CFER, père de la récupération au Québec, ou les deux ? Dans les deux domaines, Normand Maurice s’est illustré comme un leader convaincant, un organisateur chevronné et un visionnaire sans pareil », avait à l’époque relevé l’auteur de l’ouvrage, Raymond Beaudet.   

Une fondation et des Olympiades

Les athlètes sportifs ont leurs Jeux olympiques; les élèves des CFER, eux, ont leurs Olympiades annuelles. Financée par la Fondation CFER, cette rencontre représente un temps fort de l’année pour les jeunes qui y participent.

L’événement se déroule sur trois jours dans les installations de l’Université Bishop’s, à Lennoxville, en Estrie. Au programme : différentes épreuves, dont les Génies en herbe, les habiletés manuelles, l’expression orale, ainsi qu’une foule d’activités.   

« C’est un moment extraordinaire parce que les jeunes sont choisis pour être les ambassadeurs de leur CFER. Pour une fois dans leur vie, ils sont choisis pour représenter leur établissement, souligne le directeur général du Réseau québécois des CFER, Guillaume Leduc. Certains n’ont même jamais vraiment quitté Montréal. »

« Ils réalisent que l’école peut être l’fun, mais aussi qu’ils peuvent avoir du succès s’ils s’investissent. C’est ce qu’on leur apprend avec les Olympiades. C’est vraiment un beau moment », ajoute-t-il.

Or, l’organisation de l’événement implique des coûts importants. À cet égard, la Fondation CFER, un organisme de charité reconnu, est toujours à la recherche de dons de particuliers et d’entreprises ainsi que de nouveaux partenaires, laisse savoir M. Leduc.

Populaires

PFAS : revenir aux sources du problème

Saviez-vous que le Québec ne compte aucune usine produisant des substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, et que la réglementation fédérale interdit depuis plusieurs années la...

Réduction à la source : l’économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC), un modèle à propager

Une nouvelle avenue pour l’innovation   Miser sur la vente de l’usage des produits plutôt que sur la vente des produits eux-mêmes, voilà une stratégie...

Choisir les bons mots pour plus d’impact : Retour sur une publication qui a (un peu) fait jaser

Le point de départL’idée de rédiger ce qui suit découle d’une simple publication que j’ai faite sur LinkedIn : une photo illustrant des bacs...
Publicitéspot_img